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23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 16:35

P1010239J'avoue qu'au début, j'étais déçue. Où était passé le Houellebecq que je connaissais, celui qui écrit comme il crache, dont on peut dire "il n'a pas vraiment de style, mais il a quelque chose", faute de pouvoir définir le mélange de violence, de provocation et de désespoir qui constitue ce "quelque chose".  Je trouvais La carte et le territoire fade, le propos dillué, je ne comprenais pas pourquoi les critiques lui faisaient fête, lui promettaient le Goncourt.

Et puis, une fois la moitié du livre dépassée, oubliant mes attentes initiales, j'ai commencé à goûter cette description à l'ironie finalement féroce d'un monde folklorisé, où le tourisme est devenu l'Alpha et l'Omega de la vie et l'"art de vivre" un produit de consommation.  Où un jeune artiste crée, ne peut s'empêcher de créer encore et encore, mais ne parvient pas pour autant à donner sens au monde qui l'entoure, ni à mettre des mots sur ses oeuvres, des mots qui éclaireraient le désarroi d'être là, d'être au monde. Qui ne parvient pas non plus à trouver un mot pour dissuader son taiseux de père d'aller rencontrer sa propre mort dans un clinique suisse aseptisé pratiquant l'euthanasie de luxe.

Dans ce monde sans valeurs et sans dieu, même la dépression de Michel Houellebecq (le Michel-Houllebecq-personnage-du-livre, présenté dans une mise en abîme certes un peu narcissique mais qui réinvente aussi intelligemment l'autofiction) n'est pas une valeur sure. Elle fluctue au grès des pages, va et vient, s'atténue, laisse entrevoir un espoir, fait douter de la supériorité morale de la lucidité sur l'illusion.

A la page 145, j'ai retrouvé Houellebecq tel que je l'attendais. Le personnage-Houellebecq explique au jeune artiste, venu le voir chez lui, en Irlande, qu'"on mange tôt, vous savez, dans ce pays ; mais ce n'est jamais assez tôt pour moi. Ce que je préfère, maintenant, c'est la fin du mois de décembre ; la nuit tombe à quatre heures. Alors je peux me mettre en pyjama, prendre mes somnifères et aller au lit avec une bouteille de vin et un livre. C'est comme ça que je vis, depuis des années. Le soleil se lève à neuf heures ; bon, le temps de se laver, de prendre des cafés, il est à peu près midi, il me reste quatre heures de jours à tenir, le plus souvent j'y parviens sans trop de dégâts. Mais au printemps c'est insupportable, les couchers de soleil sont insupportables et magnifiques, c'est comme un espèce de putain d'opéra (...)".

Mais cette page est peut-être encore plus marquante parce ce qu'elle rompt pas sa brutalité avec la tonalité du reste du livre -une incursion en mode majeur dans un livre en mineur.

Au fil d'autres pages se dégage ainsi une douceur d'autant plus poignante qu'inattendue, au milieu des digressions "wikipédesques" et naturalistes dont on a déjà beaucoup parlé. Ainsi, ces phrases, à propos d'un couple qui n'a pas eu d'enfant mais vit avec un bichon, Michel : "Le chien est une sorte d'enfant définitif, plus docile et plus doux, un enfant qui se serait immobilisé à l'âge de raison, mais c'est de plus un enfant auquel on va survivre : accepter d'aimer un chien, c'est accepter d'aimer un être qui va, inéluctablement, vous être arraché, et cela, curieusement, ils n'en avaient jamais pris conscience avant la maladie de Michel".

Pour ses contrastes et pour sa profondeur, La carte et le territoire est sans doute, oui, un grand roman de la maturité.

 

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Published by Béatrice Roman-Amat - dans culture
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commentaires

Iglésias 14/12/2010 16:41


PCC...tout simplement ravissante!
au plasir