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20 mars 2006 1 20 /03 /mars /2006 00:00

Les nuits blanches de Dostoïevski

  

 

      Vous avez sans doute vu dans le métro l’étrange affiche des Nuits blanches, et elle vous a peut-être fait penser à un hommage décalé à Bertrand Delanoë ou à un Paris-Brest crémeux. Ne vous arrêtez pas à cette première impression : la pièce qui se joue actuellement au théâtre de l’Atelier est une petite merveille, tant pour le texte de Dostoïevski que pour la mise en scène contemporaine, qui ne le brutalise pas du tout mais reflète au contraire toute sa modernité existentielle.

      Les Nuits blanches racontent  une rencontre nocturne dans les bas-fonds de Saint-Pétersbourg, sur un quai lugubre, l’envers des salons brillants souvent décrits par Dostoïevski. La rencontre d’une lumineuse jeune fille blonde, qui attend un amant envolé un an plus tôt avec la promesse de revenir à cet endroit précis, et un homme plus âgé, rêveur marginal que la société pétersbourgeoise a décidé de considérer comme un fou parce qu’il se rêve Danton ou Ivan le Terrible. La rencontre de deux êtres égarés, effarés, hallucinés, inadaptés, somnambules ou noctambules, ne sachant pas sur quel pied danser l’un vis-à-vis de l’autre, mais entre lesquels se nouent au fil d’une poignée de nuits des sentiments forts et purs.

    Dominique Pinon, loin du paranoïaque enregistreur d’Amélie Poulain, donne une vraie grandeur tragique à son personnage obscure, qui, dans un douloureux retournement des rôles  se trouve être celui des deux qui a les sentiments les plus clairs, alors que la blonde  Nastenka se révèle un personnage plus trouble, malgré toute sa candeur enfantine. Dominique Pinnon fait frissonner toute la salle d’émotion lorsqu’il s’exclame à la fin de la pièce qu’il préfère « à un bonheur bon marché un malheur qui coûte cher ».

      Mais à ce duo de personnages s’ajoute une troisième « créature »  de la scène : tapi dans l’ombre équivoque du décor, un homme pousse les sinistres escaliers de bois que les personnages empruntent sans cesse. Omniprésent, il recompose en permanence ce paysage  urbain glauque où on descend comme en enfer. Le spectateur hésite à considérer cette présence inquiétante comme la part de nuit et de bestialité des personnages, leur conscience, le chaperon de la jeune fille, une gargouille,  ou, ou, ou...

     On sort de cette représentation en ayant l’impression d’avoir à la fois touché le cœur des angoisses de Dostoïevski, leur quintessence ramassée en une pièce  d’une heure et quart, et d’avoir assisté à un vrai moment de création moderne expérimentale. Foncez !

Les nuits blanches de Fédor Dostoïevski, au théâtre de l’Atelier jusqu’au 19 juin. 10 euros la place une heure avant le spectacle pour les moins de 26 ans.

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Published by Béatrice Roman-Amat - dans culture
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