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12 mars 2006 7 12 /03 /mars /2006 00:00

Rencontre avec un gardien (indirect) de la mémoire

       Yad Vasehm signifie en hébreu « une main et un nom ». Cette formule biblique, tirée du livre d’Isaïe, est devenue au mémorial Yad Vashem, qui surplombe Jérusalem, un symbole de la flamme vivante de la mémoire de la Shoah.

 

      Un mémorial qu’on ne peut qualifier d’impressionnant sans flirter avec l’euphémisme, un lieu de mémoire dont on ne sort pas tout à fait indemne, même quand (surtout quand ?) on croit avoir déjà tout vu et entendu sur la Shoah.

 

       Notre groupe a été guidé à travers la partie musée du mémorial par Shlomo Balsen, dont trente membres de la famille ont été déportés après avoir transité par le camp de Drancy. Shlomo a commencé la visite par une évocation du « syndrome des mots » qui a touché les Juifs rescapés des camps, dont aucun mot humain ne pouvait exprimer la souffrance. Il est guide depuis vingt ans à Yad Vashem et depuis vingt ans il cherche ces mots qui s’échappent pour refléter et transmettre la mémoire de l’innommable. Une mémoire indirecte, car il n’a pas connu lui-même les camps de concentration, mais dont il est le garant au nom de toute sa famille engloutie.  « Quand j’étais enfant, nous raconte-t-il, aucun de mes amis n’avait de grands-parents, sauf ceux qui avaient des grands-parents avec des chiffres tatoués sur les bras. »

 

 

       Au-delà même de la force du musée, c’est son émotion à lui, intacte visite après visite, qui  nous a frappés.  

                                              Voyage à travers la Shoah

 

       En sa compagnie, nous passons sous des panneaux « Juden Achtung : der Weg nach Palästinia führt nicht durch diesen Ort ! »[1], devant un monopoly antisémite des années 1930,  dans une rue de Varsovie reconstituée, avec pavés et lampadaires, sur une vitrine contenant des montagnes de chaussures récupérées à Auschwitz, devant une immense maquette représentant une chambre à gaz remplie de femmes, hommes et enfants nus. Dans notre groupe, le silence s’épaissit de plus en plus. Seul Shlomo parle, mais parfois sa voix a lui aussi s’étrangle. Dans la partie du musée consacrée à la séparation des familles à la descente des trains, sur les quais des camps de concentration,  son discours est scandé par les sanglots qui montent dans sa gorge. Il nous parle de l’émotion des survivants d’Auschwitz qui visitent cette salle et découvrent des photos qu’ils n’avaient jamais vues auparavant.

 

       Plus loin, c’est l’émotion d’un autre groupe de visiteurs qu’il fait remonter à la surface. Des photos et des textes décrivent les massacres commis en Europe de l’Est par les Einsatzgruppen nazis.  Shlomo nous raconte comment un groupe de visiteurs tutsi est resté cloué sur place dans cette salle, reconnaissant si bien dans ces images ultra-violentes la frénésie de meurtre du génocide rwandais qu’ils ne pouvaient plus en détourner les yeux.

 

Vers la lumière de Jérusalem

 

       Après plus de deux heures de visite, nous avons finalement atteint la lumière. Le musée est en effet construit en zigzag et mène d’un mur noir  à une trouée de lumière, avec une vue superbe sur Jérusalem, symbole de vie et d’espoir. Dans la dernière salle, un dais nuptial suspendu au plafond représente la frénésie de mariage qu’ont manifesté de nombreux juifs survivants des camps, « pour se prouver qu’ils pouvaient encore donner la vie », selon Shlomo.

 

         Avant de nous quitter, il ajoute un dernier mot : « Maintenant, je veux parler à vos têtes, pas à vos tripes ou à vos cœurs : c’est à vous de transmettre la mémoire ». Pendant la demi-heure qui suit, presque personne n’échange vraiment ses impressions sur cette visite qui a effectivement retourné nos tripes et nos cœurs.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

[1] En Français : « Juifs attention, le chemin de la Palestine ne passe pas par ici ! »

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Published by Béatrice Roman-Amat - dans articles d'actu
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